Bénéfices des interventions pédagogiques ciblées sur les déficits en compréhension de lecture ou en maths des collégiens en difficulté d’apprentissage ou dyslexiques.
Un plaidoyer pour un projet progressif coordonnant école – santé (C Billard neuropédiatre et M Touzin orthophoniste)
Le contexte
En France, l’évolution de la prise en charge des enfants souffrant de difficultés persistantes de développement s’est faite par étapes successives des années 2000 à nos jours. D’abord la reconnaissance des troubles appelés les Dys (trouble du développement du langage oral, trouble de la coordination, dyslexie, dysorthographie, dyscalculie). Puis l’évolution vers une conception neurodéveloppementale a englobé sous le nom de troubles du neurodéveloppement (TND), les Dys, le Trouble du Spectre Autistique, le TDAH et le Trouble du Développement Intellectuel.
Parallèlement, les apprentissages fondamentaux se dégradaient. Les dernières enquêtes internationales – en mathématiques (TIMMs, 2023[1]), et en français (PIRLs, 2021[2]) – affichaient un niveau des élèves français en CM1 nettement inférieur à la moyenne européenne. Le suivi à 15 ans (PISA, 2022) confirmait cette situation médiocre et les inégalités très marquées selon l’origine sociale des élèves. En 2025, les évaluations nationales en début d’année scolaire[3] objectivaient la prévalence des faibles performances en fluence ou compréhension de lecture des élèves de CE2 (respectivement 32% et 37%) et en numération (32%), calcul posé (50%) et résolution de problèmes (48%). Le pourcentage d’élèves à faibles performances augmentait en CM2 et en 6ème menaçant la vie personnelle et professionnelle de nos jeunes.
Pour enrayer cette dégradation des apprentissages, les programmes de prévention pédagogique développés depuis une vingtaine d’années aux États-Unis et en Europe ont introduit le défi de répondre aux difficultés repérées à l’école par des interventions complémentaires fondées sur les preuves[4]. Ce cadre officialisé sous le nom de ‘ réponse à l’intervention ’ (RÀI) propose une pratique de prise en charge en trois paliers adaptés aux besoins des enfants. En France, si les difficultés scolaires sont repérées en début d’année scolaire par les évaluations nationales, les réponses pédagogiques complémentaires ne se sont pas généralisées contribuant à l’aggravation observée des difficultés au fil des classes ainsi qu’aux délais d’une reconnaissance précoce des TND dont les difficultés persistent malgré la réponse pédagogique.
Parmi les écueils limitant la mise en œuvre d’un projet de prise en charge à la fois efficace, fluide accessible à tous, réalisable, coordonnant école et santé, le premier tient à la singularité de chaque enfant ou adolescent qui ne peut être réduite à une simple étiquette diagnostique. Les TND se manifestent dans l’enfance par des difficultés touchant un ou plusieurs domaines du développement, dont la persistance et le retentissement dans la vie quotidienne constituent des critères essentiels. Pourtant, une réponse précoce s’impose dès le repérage des difficultés, sans qu’il soit toujours possible d’en anticiper la durabilité !
Nos recherches
C’est dans cet esprit que nous avons mené une étude observationnelle contrôlée mesurant les effets d’interventions pédagogiques destinées aux élèves de 6ème et 5ème en difficulté d’apprentissage d’un collège de banlieue parisienne, un sujet déjà abordé dans les études anglo-saxonnes, mais largement sous-exploré en France.
Dans la cohorte de l’ensemble des 188 élèves de 6ème et 5ème évalués en début d’année scolaire, une sélection de tests de la batterie BMT-i[1] a permis d’identifier 117 collégiens présentant des difficultés en langage écrit ou en maths sur la base des scores normalisés inférieurs au 20e centile (soit 62%) sans déficit du raisonnement. Ces pourcentages rejoignent les résultats des évaluations nationales où 54% des collégiens étaient faibles en compréhension de lecture et résolution de problèmes. Après consentement écrit des parents, les 76 élèves du groupe expérimental, souffrant de difficultés isolées du langage écrit (21 %) ou des maths (14,5 %) ou combinées (64,5 %), ont été assignés à 35 séances d’interventions en français ou en maths. Les scores initiaux des 25 élèves du groupe contrôle, sans intervention, ne différaient pas de ceux du groupe expérimental. Les interventions, menées par des enseignants supervisés par l’équipe de recherche, ciblaient en français la compréhension de lecture et l’orthographe et en mathématiques la numération, le calcul mental et la résolution de problèmes.
Les effets des interventions ont été mesurés en comparant les scores des tests initiaux, des tests immédiats post-intervention et différés à la rentrée suivante. Le modèle mixte linéaire a englobé toutes les combinaisons de type de difficultés et d’interventions en français, en maths, ou contrôle et a pris en compte les scores initiaux à T0 et les effets aléatoires liés au site du collège et à la classe suivie (6e ou 5e).
Les déficits initiaux du groupe expérimental en compréhension de lecture, en numération et calcul mental se corrigeaient après intervention et non chez les contrôles. Les déficits en orthographe et résolution de problèmes s’amenuisaient. L’effet persistait à distance. L’amélioration en compréhension de lecture était significativement plus importante chez les participants à l’intervention en français que chez les contrôles. Les participants à l’intervention en maths progressaient plus en résolution de problèmes, numération et soustraction que les autres groupes.
À suite de ces résultats positifs, une étude secondaire s’est concentrée sur les 42% d’élèves de la cohorte précédente qui répondaient aux critères diagnostiques de dyslexie, avec des déficits spécifiques avérés à la fois en fluence de lecture et orthographe. La sévérité de la dyslexie était hétérogène : 35 % très faible et 65 % faible en fluence de lecture, et 68 % très faible et 32 % faible en orthographe. Les scores initiaux confirmaient la fréquence élevée des troubles associés à la dyslexie en compréhension de lecture (78 % des collégiens) et en mathématiques (82 %).
Parmi ces 44 collégiens dyslexiques, 35 ont bénéficié des interventions ciblées en français ou en maths et 12 ont constitué le groupe contrôle sans intervention.
Aucune amélioration n’a été observée dans le groupe contrôle. En revanche, les interventions en français ont amélioré significativement la compréhension de lecture, tandis que les interventions en maths ont amélioré la numération, le calcul mental et la résolution de problèmes associés à la dyslexie. Les déficits initiaux en compréhension de lecture, en numération et calcul mental se sont corrigés dans le groupe expérimental et ceux en résolution de problèmes se sont amenuisés. Les améliorations post-intervention ont persisté à distance. La fluence de lecture et l’orthographe, marqueurs clés de la dyslexie, demeuraient déficitaires.
En conclusion
Si des essais plus larges et robustes sont indispensables pour les corroborer, ces résultats soulignent le bénéfice des interventions pédagogiques ciblées pour remédier aux difficultés en compréhension de lecture et en maths même à ce stade avancé de leur scolarité, qu’il s’agisse ou non de déficits associés chez des collégiens dyslexiques.
Plusieurs autres études françaises ont décrit les bénéfices d’interventions pédagogiques en début de scolarité, en lecture[1] ainsi qu’en maths[2], ou pour réduire les inégalités en arithmétique en maternelle[3] ou en résolution de problèmes en CE2[4]. Leurs résultats positifs militent pour une mise en pratique en France des aides décrites dans ces recherches pour une réponse précoce à l’école sans attendre le diagnostic médical et les soins dans l’esprit du modèle RÀI.
Sans sous-estimer les difficultés de généraliser ces recherches dans le contexte de l’éducation nationale, cette réponse pragmatique aux difficultés repérées par les évaluations nationales obligatoires, méritent une réflexion sur ses deux objectifs essentiels. Tout d’abord, faire progresser le niveau de nos élèves français, ce que nous souhaitons ardemment. Ensuite, compléter le parcours progressif rigoureux de santé basé sur les besoins de l’enfant dans son environnement. La reconnaissance précoce des élèves dont les difficultés persistent malgré cette l’action pédagogique, dont les Dys, constitue un critère solide d’indication des soins. De la même façon, les interventions pédagogiques dans les troubles associés non repérés des élèves dyslexiques, sont un complément aux soins.
Une meilleure coordination école – santé – école doit permettre une réponse précoce, un accès plus fluide aux soins nécessaires mieux ciblés sur le déficit impactant le plus l’enfant, puis une montée en puissance selon la sévérité et l’évolution pour optimiser l’avenir des jeunes souffrant de troubles Dys.
¹Trends in International Mathematics and Science Study (TIMMs)
²Progress in International Reading and Literacy Study (PIRLs)
³Les évaluations nationales définissent 3 seuils : 1. à besoins, 2. fragiles et 3. satisfaisant. Les pourcentages d’élèves faibles et fragiles indiqués concernent les écoles publiques hors éducation prioritaire (REP). Ils sont modérément inférieurs en école privée et nettement plus élevés en REP.
⁴Viriot-Goeldel C, 2023. La réponse à l’intervention, un référentiel dans la lutte contre les difficultés de lecture. http://dx.doi.org/10.4000/rfp.12968.
⁵BMT-i, un outil d’examen de première intention étalonné (Front Pediatr 2021;9:656180) et validé (Front Pediatr 2021;9:733713)
⁶Un programme progressif de prise en charge des troubles des apprentissages : l’expérience pilote Paris Santé Réussite Enfances et Psy, 2016/3, 122-137
⁷Testing effects of Graphogame Studies of Reading 2022/26, 449-68, DOI: 10.1080/10888438.2022.2052884
⁸Réduire les inégalités à l’école maternelle Enfance n°4/2025 p437-483
⁹Réduire les inégalités en résolution de problèmes Topics in cognitive psychology, 2023/123, 49-79